"Le grand nettoyage"

Published on June 19 2013

ACTUALITE INTERNATIONAL
Par Laure MarchandMis à jour le 16/06/2013 à 22:55 Publié le 16/06/2013 à 20:09

Sous des portraits géants de Recep Tayyip Erdogan, des milliers de militants du Parti de la justice et du développement (AKP) sont venus soutenir la politique de fermeté du premier ministre, dimanche, dans les rues du centre d'Istanbul Crédits photo : MURAD SEZER/REUTERS
Après avoir fait évacuer par la force la place Taksim, le premier ministre harangue des milliers de ses partisans.

Les cagettes de pétunias sont entassées au bord des massifs. Les jardiniers municipaux accroupis plantent des milliers de fleurs dans les parterres. Autour d'eux, un dernier convoi de camions-poubelles laisse derrière lui un parc Gezi au cordeau. Comment imaginer que samedi soir, après l'assaut donné par la police, ce bastion de la révolte contre le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan ressemblait à un champ dévasté par une tornade?
Dimanche après-midi, il ne restait aucune trace de cette évacuation brutale, enfants compris, à coup de gaz lacrymogènes et de canons à eau. Alors que le premier ministre se préparait à haranguer, en fin de journée, des dizaines de milliers de partisans rassemblés à une dizaine de kilomètres de là, sur la route de l'aéroport d'Istanbul, la place Taksim et son petit parc étaient vides. Comme il l'avait exigé. Des policiers antiémeute barraient tous les accès, empêchant la tenue d'un grand meeting convoqué sur les réseaux sociaux par «Taksim solidarité», le principal collectif de la contestation, à 16 heures.
Des milliers de jeunes Turcs stationnaient dans les rues adjacentes et dans des quartiers périphériques. À deux kilomètres de Taksim, dans le très chic district de Tesvikiye, ils étaient retranchés derrière des barricades de fortune faites de panneaux en métal et de pots de fleurs. Sur la grande avenue piétonne Istiklal qui part de Taksim, les forces de l'ordre chargeaient à intervalles réguliers, les tirs de grenades résonnaient contre les rideaux de fer tirés des boutiques, noyaient dans un nuage les graffitis rageurs qui, aussitôt effacés, avaient fait leur réapparition. Les «Maudit sois-tu le dictateur» et autres «Erdogan, fils de p…» jalonnent ces Champs-Élysées turcs.
Épreuve de force


Ecem, fraîchement diplômée en sciences politiques, reprenait son souffle avant de repartir défier les escadrons antiémeute, épaulés par des blindés: «Interdire l'accès à Taksim, alors qu'Erdogan organise son meeting, est tout simplement inacceptable, c'est le symbole de son autoritarisme.» Un peu plus tôt, Egemen Bagis, le ministre en charge des Affaires européennes, avait déclaré que la police «interviendrait contre quiconque chercherait à pénétrer sur la place» et le traiterait «comme un terroriste». Des camions de gendarmerie ont été dépêchés à l'entrée d'un pont qui enjambe le Bosphore afin d'empêcher les contestataires qui habitent sur la rive asiatique de passer sur celle européenne, où se trouve Taksim.
En revanche, tout a été fait pour faciliter l'acheminement des militants du Parti de la justice et du développement (AKP) vers l'immense terrain de Kazliçesme, où des portraits géants de Recep Tayyip Erdogan encadraient l'estrade. Des centaines de bus déversaient depuis le milieu de l'après-midi des supporteurs par dizaines de milliers. Comme à Ankara, la veille, le premier ministre a fait le choix de l'épreuve de force, dénonçant «les traîtres» qui «lancent des cocktails Molotov contre (son) peuple». Mais Recep Tayyip Erdogan le crie à la foule: «Nous n'avons jamais outrepassé les limites de la légalité. Il était de mon devoir de nettoyer» la place Taksim. Hier, en fin de journée, des dizaines de manifestants, dont un docteur et deux infirmières selon la Chambre des médecins d'Istanbul, avaient été arrêtés et placés en garde-à-vue.
Deux des principaux syndicats turcs ont annoncé une grève générale à partir de lundi dans toute la Turquie pour dénoncer les violences policières contre les manifestants.

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